Professeur Abbé Louis Mpala

lundi 14 décembre 2020

Se moquer de la philosophie, est vraiment une façon de philosopher, dit-on. En proposant dans cette note le dénigrement d’une certaine philosophie enseignée et pratiquée officiellement au Congo, je voudrais proposer une nouvelle philosophie de l’enseignement et de la pratique de la philosophie au Congo en vue de substituer la production des philosophes et philosophies congolais à l’actuelle production des diplômés congolais en philosophies étrangères. J’estime qu’il s’agit là d’une exigence impérieuse pour sauver l’activité philosophique qui, au Congo, semble inexistante du fait de son manque d’impact sur la vie sociale.

En d’autres termes, je propose (à ma façon) des pistes pour répondre à une préoccupation essentielle, celle qui doit mener à des productions philosophiques adaptées à notre praxis sociale, liées à nos luttes, répondant à nos besoins et angoisses existentiels… En effet, les sociétés européennes, idéologiquement stabilisées, ont de la philosophie une conception adaptée à la justification de leur système. Elles peuvent dès lors se permettre le luxe de faire de leurs philosophies des lieux réservés à des initiés maniant un langage ésotérique propre au métier de philosophe occidental.

En y souscrivant têtes baissées, nos intellectuels acceptent de se soumettre à une robotisation sclérosante et antiphilosophique, privant dès lors nos peuples de philosophies de référence idéelles dont, pourtant, ils ont tant besoin. Lorsque ces intellectuels monopolisent l’activité philosophique, ils condamnent leurs peuples à vivre au gré des humeurs et des intérêts du « maître inspirateur » qui, les privant de leurs facultés de développer des pensées originelles, leur propose à la place des « prêts-à-penser » idéologiques qui, souvent, consistent en des réflexions produites sur base des observations faites ailleurs. Ce qui explique le caractère indigeste de certains discours, d’autant plus qu’ils sont rendus dans une langue étrangère, avec un certain type de langage approprié qui impose une sorte de tyrannie terminologique paralysante.

J’aimerais préciser que ce texte, légèrement modifié et mise à jour, date de 1985 à la suite de ma participation à la 8ème Semaine Philosophique de Kinshasa tenue aux Facultés Catholiques de Kinshasa, l’actuelle Université catholique du Congo, en décembre 1984. A cette occasion, comme un cheveu dans la soupe, j’avais lancé la question provocatrice : « Philosophe Africain, où es-tu ? », question que MBOLOKALA qualifiera plus tard de « célèbre et inoubliable ». Il avait, en effet, compris que la question voulait soulever l'interrogation "sur l'efficacité de la pratique philosophique africaine, demander si le philosophe africain peut encore contribuer concrètement et efficacement au développement de sa société" et qu'elle invitait "à une productivité convaincante et de nature à contribuer réellement au développement social".[1]

Cette interrogation qui avait suscité une agitation philosophico-intellectuelle inattendue reste malgré tout d’actualité. En effet, à l’exception de la note intellectuellement honnête de MBOLOKALA, les autres ont réagi comme des mandarins auto-satisfaits, soucieux de se prémunir contre toute forme de critique car, comme le dit ALTHUSSER, « ce que la philosophie ne peut tolérer, c’est l’idée d’une théorie (c’est-à-dire d’une connaissance objective) de la philosophie, capable de changer sa pratique traditionnelle. Cette théorie peut lui être mortelle, car elle vit de sa dénégation »[2].

Mais, face aux enjeux du moment, j’ose, en publiant ce texte, violer un domaine réservé en vue d’apporter ma modeste contribution afin que soit délogée et enterrée la pratique philosophique en vigueur qui me paraît n’être qu’hallucination et mystification. L’objectif poursuivi est de faire recouvrer à la philosophie sa place qui doit être au centre des activités humaines dans un milieu historiquement déterminé. En m’adressant en profane aux spécialistes, conscient que je suis de mes limites dans le domaine, mon intention est d’oser poser des questions, même banales, pourvu que cela aide à soulever des questions cardinales. Il est temps que l’on repense les bases d’une épistémologie  de la philosophie en Afrique.

La note comprend trois parties. J’essaie en premier lieu de répondre à la question : « Qu’est-ce que la philosophie ? » ou, mieux : « Que doit être pour nous la philosophie ? ». En second lieu, je parle des philosophies livresques livrées sous forme professorale (académique) dans nos grandes écoles. Enfin, en guise de pistes pour la recherche, je fais allusion à quelques penseurs indigènes dont les idées peuvent être utilement exploitées pour armer philosophiquement nos masses et élites afin de les rendre plus aptes face aux multiples défis existentiels qui se dressent devant elles dans leurs luttes multiformes pour la vie et leurs aspirations légitimes à vivre mieux.



[1] MBOLOKALA Imbuli., «  Philosophe africain, où es-tu ? », in Analyses sociales, Vol. I, n° 2, Janv-Fév. 1985, pp. 37-40.

[2] L. ALTHUSSER, Lénine et la philosophie suivi de Marx et Lénine devant Hegel, Paris, Maspero, 1975, p. 15.

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lundi 22 juin 2015

A la suite de Platon pour qui le peuple grec est avide de savoir et le peuple égyptien avide de gain, certains philosophes sont parvenus à inventer le mythe du Miracle grec  et ont eu la fortune de trouver certaines personnes qui ont mordu à leur « invention ».  Ainsi  l’Eurocentrisme  a trouvé en eux les hérauts et la colonisation se fit une bonne conscience en apportant, selon elle, la civilisation aux peuples prélogiques qui  n’avaient fait, selon Hegel, « aucun pas dans l’histoire »[1] et qui vivaient, selon toujours Hegel, enveloppés «  dans la couleur noire de la nuit »[2]. Il s’agit des Africains sans doute.

 

 D’autres, se sentant infériorisés, méprisés, injuriés et « irrationalisés », ont levé le bouclier et sont partis en guerre contre l’eurocentrisme au nom de l’Afrocentrisme. Ils ont traité Platon et ses frères de plagiaires et des malhonnêtes intellectuels. Si Thalès, Pythagore, Platon et tutti quanti sont allés étudiés en Egypte  la philosophie et d’autres sciences, cela prouve à suffisance, argumentent-ils, que la philosophie est née en Afrique et plus précisément en Egypte. Ils ne sont pas loin d’un autre mythe, celui du Miracle égyptien. Ils ont aussi trouvé des gens pour croire en leur mythe et forment toute une armée d’intellectuels. Comme on peut le deviner, la philosophie est un champ de bataille d’idées où chaque groupe doit savoir prendre position.

 

Le temps est venu pour nous positionner à notre tour et pour crier haut et fort que la philosophie n’est née ni en Grèce ni en Egypte. Elle est née avec le premier homme et elle a l’âge de l’humanité et non du monde. De ce fait, nous prônons l’Homocentrisme.

 



[1] G.W.F. HEGEL, La philosophie de l’histoire, édition réalisée sous la direction de Myriam Bienenstock, traduction française de Myriam Bienenstock, Christophe Bouton, Jean-Michel Buée, Gilles Marmasse et David Wittmann, appareil critique de Norbert Waszek, Paris, Librairie générale française, 2009, p. 189.

[2] Cf. IDEM,  La raison dans l’histoire, Paris, Editions 10/18, Département d’Univers Poche, trad. K. Papaioannou, 1965 [en ligne] http://www.monde-diplomatique.fr/2007/HEGEL/15275 (page consultée le 20/10/2010).

 

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lundi 5 janvier 2009

Je ne voudrais pas appelé Smet l’Africain  pour avoir « fait surgir du néant une discipline philosophique : la philosophie africaine… » (page 105).La déclaration du professeur OKOLO me semble gratuite. Je crois que la philosophie africaine, même antique , a existé. Smet n’a pas fait surgir du « néant » la discipline philosophique appelée philosophie africaine ; il a contribué à l’essor et à la diffusion de cette philosophie et c’est à ce niveau que moi africain, je lui en suis gré et me décide de l’appeler Smet- l’A- fricain en répondant au vœu d’OKOLO  (page 106).

 

            La meilleure façon de rendre hommage à Smet pour avoir blanchi ses cheveux à lutter  et à diffuser la philosophie africaine, est celle de le nommer ou mieux de le baptiser, de son vivant,  Smet-l’Africain. Ce nom résumerait tous les témoignages que l’ont peu faire sur lui. Il y ba beaucoup de Smet et de Alfons Josef ; mais il  sera ou il est le seul Smet-l’Africain.

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Pour le reste, au nom de tous les étudiants, anciens et nouveaux que je représente timidement ici, je voudrais vous rassurer,  professeur Smet, de notre fidélité à votre idéal de chercheur que nous voudrions faire nôtre, à savoir chercher à promouvoir l’homme en le reconnaissant tel et en lui apprenant à se découvrir véritablement comme homme. Car tel nous semble votre  itinéraire philosophique :

 

1° affirmer l’humanité de l’homme africain à lui-même et aux autres,

 

2° lui en faire prendre conscience et

 

3° vivre de son humanité

 

                     Nous vous promettons d’aller en avant et de l’avant  car vos écrits nous servent de béquilles  pour bien marcher.

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dimanche 2 mars 2008

Comme les cyniques proposent « une thérapie radicale et une ascèse vertigineuse pour des résultats rapides »[1] , le premier front où il faut déconstruire les illusions est celui du soi (car « umuntu mutwe »). Il s’agira de « combattre toutes les formes de bovarysme »[2]. Ce  dernier est notre défaut qui faut que nous, les hommes, nous n’aimons pas qu’on pointe chez nous notre perpétuel acharnement à nous prendre pour autres que ce que nous sommes. Le Cynisme travaillera donc dans la cruauté en braquant la lumière sur ce qui fait mal, en fouillant et en creusant là où, ‘’pour sa défense, un être échafaude des fictions, fabrique des illusions’’[3]. Ces fictions et illusions font tomber les humains dans l’aliénation du valoir, du savoir et du pouvoir. Voilà qui explique pourquoi en R.D.Congo certains traitent de rêveurs, de moins malins, de ‘’YUMA’’, tous ceux qui ne courent pas après les richesses, les honneurs et les plaisirs (et dire qu’Epicure nous recommande de courir après les plaisirs naturels et nécessaires).


[1] Ib., p. 240
[2] Ib., p. 240. Nous soulignons. Le mot est de J. de Gaulier selon Miche Onfray.
[3] Ib., p.240.

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samedi 1 mars 2008

De  ce qui précède, l’on comprendra pourquoi j’ai intitulé mon étude critique «  Cabinets philosophiques «  ou «  Lumpen intelligentsia ». Dans le langage marxiste, le concept Lumpen désigne une pépinière  de voleurs et de criminels de toute espèce, individus sans métier, rôdeurs. C’est la couche des   « Lazare de la classe salariée », ce sont de va-nu-pieds et des clochards d’après Lénine. On parle alors de Lumpenproletariat. Pour mon cas, je veux suivre Roy qui a traduit Lumpen par « classe dangereuse »12 . Les philosophes conseillers sortant de l’I.P.P et siégeant dans les C.P constitueraient un Lumpen Intelligentsia très dangereux. C’est comme qui dirait un laboratoire socio-politico-économique  pour trouver les tactiques et stratégies afin de bien manipuler les gens. Ils sont plus dangereux que des dirigeants eux-mêmes. « Lazares de la classe dirigeante », ces philosophes formeraient une race pour être l’Elite dont on ne peut se passer. Cette même position la rendrait suspecte auprès des dirigeants. Ce Lumpen a la capacité de devenir le ferment de la révolution sociale s’il n’est pas déstabilisé à temps.



12 LABICA, G. et BENSUSSAN, G (dir), Dictionnaire critique du marxisme, deuxième édition refondue et augmentée, Paris, P.U.F., p. 672

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vendredi 22 février 2008

Le professeur Irung, dans la revue Zaire-Afrique du  novembre 1993, s’est posé la question articulée comme suit : « Quelle démocratie pour l’Afrique » ?  Je sais que toute question est suscitée et déterminée par une situation particulière. Tout le monde est sensé connaître cette situation.  Un peu partout en Afrique on veut la démocratisation, on ne veut plus les dictatures sous toutes leurs formes.

En lisant la question de « Quelle démocratie pour l’AfrIque », je me suis étonné, car les termes sont au singulier. Comment est-ce possible ? Y a-t-il une démocratie pour l’Afrique ? Si l’auteur reconnaît qu’il existe «  ( ) plusieurs modèles démocratiques » (démocratie directe ou représentative, démocratie concordante ou consentante, démocratie gouvernée, démocratie gouvernante à pouvoir clos ou à  pouvoir ouvert, démocratie fondée sur la règle de la majorité, démocratie participative, corporative, néocorporatiste, etc.) (p. 527), doit--il en ajoute une autre ? C’est son droit et il l’a fait. Mais pour l’Afrique faut-il une démocratie au singulier ? L’Afrique elle-même ne renferme-t-elle pas plusieurs afriques au miniscule ? Ne parle-t-on pas de l’Afrique noire, de l’Afrique subsaharienne, de l’Afrique blanche ? Que dire de l’Afrique  magrébine ?  De  quelle Afrique parle l’auteur ? Il ne le dit pas, puisqu’il ne s’est même pas posé cette question

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jeudi 21 février 2008

Le philosophe Mvumbi a toujours voulu répondre à la question qu’il formula clairement et distinctement en 1983 en ces termes : « Qui suis-je, moi qui dis : « Je suis, je pense ? » La réponse vint en la même année : l’homme est un être-donné et un être-à-faire. De tout ce qui précède, le philosophe Mvumbi dira, à qui veut l’entendre, que l’homme a une essence qui le constitue fondamentalement.[1] Laquelle ? L’homme,  répond-il, est un être essentiellement relationnel.[2] Qu’est-ce à dire ? La communication et la relation sont la dimension fondamentale, essentielle de l’être humain.[3] En d’autres termes, « l’homme se révèle comme une personne dirigée vers les autres personnes. »[4]  Ainsi, affirmera le philosophe Mvumbi, le Destin de l’homme est de « tendre vers une rencontre toujours plus réussie avec les autres. »[5] 



[1] Cfr MVUMBI NGOLU-TSASA, Libération et vision de l’homme, dans Philosophie et libération, Kinshasa, 1978, p.119.

[2]  Cfr ID. , De la thanatocratie à l’agapécratie. Pour une société zaïroise fondée sur l’amour , dans Démocratie au Zaïre : quelle démocratie ? dans Usawa 9-16 (1991-1994) p.128

[3]  Cfr ID.,  Libération et vision de l’homme authentique, dans L.c.,.p. 121 et 124.

[4]  ID.,  De la thanatocratie à l’agapécratie, dans L.c.. p. 128.

 

[5]Ib., p.130

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mercredi 13 février 2008

Mabasi, à travers son livre, essaie de répondre à des questions qu'il s'est posées dans l'introduction:

 

"Quelles sont dès lors, les tâches d'une philosophie africaine qui voudrait  pleinement être fille de son temps et assumer les exigences de cet âge de la science? Comment philosopher en Afrique au Seuil du 21è siècle, dans un contexte général où la science est devenue l'axe central de la culture et contrôle désormais l'économie des pays dits développés; un contexte où la recherche scientifique est l'élément intégré du développement                             et du progrès?"[1].  Je me demande si un philosophe  des Grands Lacs, des territoires occupés de la République Démocratique du Congo, de Sierrra leone, de Libéria, de Somalie pourrait se retrouver dans ce questionnement. Comme on peut le deviner, Mabasi est provocateur, et il l'est effectivement. Ne dit-il pas que "la seule prétention [ de ses questions ] est de soulever des interrogations sur ses prises de position qui pourraient paraître à certaines audacieuses [ réductionnistes pour moi Mpala], briser cette espèce de paix incompatible [à ce propos il a raison] avec l'esprit de la philosophie et relancer un débat dont l'absence devient dangereuse pour la vitalité de la philosophie africaine"[2] Ma critique est un débat, quitte à savoir si elle sera pour la vitalité de la philosophie africaine. Au lecteur et à l'homme averti de le dire. Ma réaction prouve que Mabasi a atteint son but, et non le moindre, à savoir susciter le débat. Oui, la philosophie, à mon humble avis, ne se réduit pas à des discussions, mais elle s'en nourrit.

 



[1] F.-B. MABASI BAKABANA, Science et philosophie en Afrique..., Louvain - La - Neuve, 2001, p.8.

[2] - Ib., p.8.

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